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Pascale Jamoulle
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Réseau d’Aide aux Toxicomanes


Conférence – débat ‘Drogues et autres conduites à risque’
avec Pascale Jamoulle, anthropologue (15-10-04)



Introduction

Trois questions sont centrales dans la réflexion de P. Jamoulle. La première concerne la paternité. Il s’agit d’une nouvelle recherche. Elle interroge les pères en rue (‘Drogues de rue’). La deuxième question tourne autour des mères en cité. Le livre ‘La débrouille des familles’ reflète ses conclusions. La troisième et dernière question se penche plus précisément sur les pères en cité. Comment vivent-ils leur condition minoritaire ? Qu’en est-il de la conduite à risque ?

Pascale Jamoulle a voulu, lors de cette conférence-débat, nous donner quelques éléments de la dernière partie de son nouveau livre qu’elle vient de terminer. Sa question de départ est la suivante : Quelle place ont les conduites à risque dans la construction identitaire et familiale ? Comment se (dé)régule cette construction ?

1. La méthodologie

La méthodologie utilisée au départ est celle de la ‘drogue de rue’. Ce point de départ n’est pas idéal car beaucoup d’autres conduites à risque existent en dehors de la drogue. Comme disent les gens qui y vivent, on arrive à la Ville Basse, on ne naît pas là. P. Jamoulle a donc tenté de travailler sur la conduite à risque, sur ce qu’ils ont vécu et l’endroit où ils ont vécu avant la drogue. Pendant 2 ans, elle a travaillé avec des mères, des sœurs… Celles-ci prenaient la parole pour parler des problèmes de leurs enfants, de leurs maris… Les hommes avaient un ‘manque de discuter’, comme elles disent.
Les hommes n’abordent pas (facilement) les méconduites de leurs enfants. Pour eux, c’est l’affaire des femmes. Ils parlent de ce dont ils sont fiers. Ils souffrent de la précarisation de l’emploi. Il n’y a pas de travail, ils ne peuvent plus se battre pour une cause, contrairement aux autres générations. Ils vivent une régression par rapport à la conduite de leurs parents, de leurs grands-parents.
P. Jamoulle a donc travaillé sur la transmission (du père aux enfants). Quelles sont les modifications de la paternité aujourd’hui ? Il s’agit ici de la porte d’entrée de dialogue avec les hommes.

2. Le terrain

P. Jamoulle a pris comme terrain deux citées désertées par les pères. Il y a 2 pères inscrits sur 72 familles au listing des logements sociaux. L’absence de père n’est pas la seule explication à cela. L’argent en est une autre raison. Les femmes reçoivent plus d’allocations si elles sont en logement isolé qu’en colocataire. P. Jamoulle a travaillé les dernières années dans les cagnottes. Le problème principal est l’argent. Comment économiser ? Il s’agit d’une épargne collective contraignante avec un gain social important. La cagnotte a fonction de cercle de solidarité, de lieu de rencontre. Cela remplace l’ancienne solidarité qu’il y avait entre les familles de mineurs.
La cagnotte, dans laquelle elle a travaillé, était métissée. Elle a été mise sur pieds en plus ou moins 2 semaines. Les créateurs ont peu rassembler des gens d’origine diverse. Le sujet principal de discussion était : comment élever les enfants dans une famille métisse ? Il s’agissait de problèmes de famille. Cependant, officiellement, les gens ne viennent pas pour parler de leurs problèmes. Ils viennent pour l’argent mais les sujets de discussion dévient. Ceux qui viennent ne veulent pas apparaître défaillant au niveau de la famille. Il y a déjà assez de problèmes. L’argent est donc ici une porte d’entrée pour parler et trouver un peu de solidarité et d’écoute.

3. La procédure

La procédure utilisée est la rencontre avec les gens. P. Jamoulle se place dans un position de non-savoir en demandant de l’aide pour écrire un livre. Elle possède un carnet de terrain dans lequel elle écrit tout ce qui se passe lors des rencontres. Il faut écrire et lire les choses comme si on va les comprendre un jour. Il faut également s’imprégner de l’environnement social pour mieux comprendre, appréhender les choses. Il s’agit d’aller au plus loin dans la vérité, dans la logique des gens. On s’approche aussi du langage des gens, il faut toujours interroger les gens pour comprendre pourquoi ils disent ceci ou cela, et pourquoi ils le disent comme ça.
P. Jamoulle travaille par récits de vie. A force de croiser les différents récits, il y a la possibilité de dégager une dimension sociale de la trajectoire. Si on retrouve un même enchaînement chez différentes personnes, c’est qu’il y a une force sociale agissante. C’est à ce moment-là que la prévention peut intervenir et aboutir à des résultats, là où des choses se répètent. C’est inscrit sur le territoire social.

4. L’ethnographie

L’ethnographie est une posture. N’importe qui peut l’être, c’est une condition pour travailler avec certaines populations. Il s’agit de la situation de recherche. La politique sociale amène a une déparentalisation. Les enfants entendent la violence, verbale ou physique. Cela a une influence sur la relation des genres. Cette tension des genres a une conséquence importante sur l’avenir adolescent. Nous verrons plus loin comment.

5. Le contenu

Le contenu de la recherche est celui du père de la rue. Il s’agit d’une fin de trajectoire, ces gens ont basculé. Il n’y a pas d’automatisme entre la cité et la dégringolade. C’est la trajectoire des jeunes de la rue, mais pas inversement. Ceux qui sont arrivés en rue, ont des choses lourdes, un traumatisme à la base de leur vie la plupart du temps.
P. Jamoulle a appelé l’endroit où elle a rencontré les gens, ‘la ville nue’. C’est par analogie à un auteur qui a utilisé la même image pour parler des camps de concentration. Il s’agit d’un camp qui est nu devant le pouvoir souverain, ce sont tous les lieux hors-droit de la vie.
Elle a pris l’exemple du Toxland de Charleroi. Ce n’est pas une scène de shoot, ce sont des gens qui bougent tout le temps. Toutes les structures ferment au fur et à mesure de la journée. Ils ne peuvent pas s’arrêter car ils se font jeter. Il s’agit d’un non-lieu, d’un lieu de transit. Il ne produit pas d’identité, de mémoire, de relation… Les gens sont anonymes. Néanmoins dans le Toxland, c’est différent car ils y sont présents depuis longtemps. Ce Toxland peut être un lieu de convivialité. Ils sont les fantômes de la ville. Il y a peu de visibilité concernant le nombre de personnes vivant dans le Toxland. Ils ont perdu leur base identitaire. Beaucoup meurent sans bruit. Ils sont souvent hanté par une histoire. Le pire, c’est l’hospitalisation car ils sont alors immobiles et se mettent à penser à leur histoire. Ils ne peuvent vivre que par des produits. 6/10 sont des pères. Ils ont les photos de leur enfants dans leur porte-feuille, en souvenir. Ils leur parlent souvent mais en conversation intérieure. Il n’y a aucun contact réel car ils ont une peur énorme. L’inverse est vrai aussi. Les enfants parlent à leur père absent en pensées. Mais il n’y a pas de démarches, ni d’un côté ni de l’autre.
Avec les gars de la rue, il n’y a pas de problèmes pour parler de la paternité, contrairement au père dans la cité car ils ont honte. Il y a une vraie ouverture pour le dialogue.
Le bord du monde à Charleroi vient des contrats de sécurité. Il a été construit par les politiques. Le coin a buz (business) est un groupe contrôlé par la police. Ces groupes ont un usage, qu’il soit policier, répressif…
P. Jamoulle a repris de l’auteur qui parle de la ville nue, la définition d’un camp : profilactique de la ségrégation. On rassemble un groupe pour qu’il ne contamine pas le reste de la population. Il se crée quand le politique ne sait pas résoudre le problème.
Le Toxland a comme but de protéger les autres de la drogue. Ce sont des pariats, ils sont contrôlés tout le temps. Les faits sont révoltants quand les gens n’ont plus leurs droits de citoyen. Ils doivent toujours se justifier et finissent par donner des excuses bidons. Il y a une prohibition de la drogue. Cependant, les gens de la répression sont mal. Ils sont impuissants. C’est donc normal qu’à un moment il y a des débordements. La loi sur les stupéfiants entretient la toxicomanie. En ce qui concerne les propriétaires, il y a un rapport de toute-puissance. Ils n’ont aucun moyen de défense.
Pour échapper à tout, à la toute-puissance des institutions, ils vont dans les squats et les caches. Les alcooliques, les fumeurs et les shooters se retrouvent dans le même bâtiment. Ils se regroupent par étage et ne se mélangent pas. Plus on monte, plus c’est lourd. Cependant, ils ne tiennent que parce que les membres de cet univers font de la pression. La seule manière de tenir est de rendre inférieur les autres. Il s’agit d’un mécanisme humain dû à l’institution. Ils refont les règles de vie. Il doit toujours y avoir quelqu’un plus bas qu’eux.

6. La trajectoire de vie

La trajectoire de vie. Comment sont-ils arrivés dans le Toxland ? Il y a une trajectoire d’enfance, de déparentalisation, c’est l’étape ultime. Cela arrive toujours ‘malheur(eusement)’. Il y a un scénario psychique de destruction puissant. La contorsion ne sert à rien, ce n’est qu’un malheur de plus. Il faut travailler avec les récits de vie.
1) il y a un manque de père, la racine paternelle est meurtrie
2) il y a une instrumentalisation de la mère, l’institution
3) descente en rue, il y a les bricolages de fin de mois et au moment de la séparation, il y a menace de recours au droit par la femme.
Dans le monde des précaires, les pères ont été balancé lorsqu’ils voulaient les enfants. La justice est le plus souvent du côté de la mère. De plus, ils ne savent pas parler. L’incarcération est souvent le début de tout. Ils ont commencé à parler en eux et vont cristalliser l’enfant à l’âge de la dernière rencontre. Ils ont perdu leur espace privé, ils n’ont plus d’endroit où recevoir l’enfant. Beaucoup n’ont pas connu leur père eux-même.
Les filles de la rue retiennent peu les hommes, les enfants sont alors placés. Sans lien de parenté, on ne vit pas. Soit on n’en parle pas, soit on invente quelque chose pour ne pas y penser (mon père n’est pas ici parce que c’est quelqu’un d’important dans tel endroit).
Et pourtant quand on est au bout de l’humain, il reste de l’humain, des gestes d’humanité, de solidarité. Ceux qui ne savent plus donner, meurent. C’est l’intérêt de la réduction des risques.

7. La trajectoire de soin

Pourquoi le traitement fonctionne-t-il pour cette personne ici et pas la ? Dans l’histoire des soins, différentes ruptures ont lieu. Les travailleurs sont interdépendants de la réussite d’un suivi mais aussi de l’échec de celui-ci. Il faut un relais après chaque rupture pour une métabolisation de la colère en relation. Les gens de la rue poussent à travailler ensemble, c’est le grand enseignement du journal de bord. Il y a un minutage, un rituel des institutions. Il existe un glissement de la méfiance : institution, prison…
Par institutionalisation, on pointe les manquements mais on recherche aussi le cadre. Les pères veulent une compréhension totale, ils ont des idéaux fusionnels. Le travailleur doit entrer en lieu, être dans ses mots. Or le professionnel n’a que les mots. Il va devoir aider de l’extérieur. Le sujet voudrait une compréhension silencieuse mais il doit s’accepter comme sujet incompris et parlant. Les gens de la rue ont toujours un sentiment de persécution. Ils vivent dans un monde où les autres veulent les détruire, comme si les institutions étaient des mouroirs. En tant que soignant, on ‘porte’ les histoires. Ils sont en guerre contre le temps. Ils veulent vivre au jour le jour, vivre dans l’instant. Cela entraîne des problèmes avec les institutions, les rendez-vous… Si on comprend d’où ça vient, cela permet de ne pas prendre sur soi (pour les travailleurs). Cette prise de conscience permet deux choses : premièrement une réduction des risques ainsi qu’une proximité et deuxièmement de vivre avec un système qui a travaillé en relais et non en exclusion. La rupture et la violence, qui ont lieu dans les institutions, sont essentiel pour la construction. Le sujet déçoit et est déçu. Par les institutions, il recommence à avoir un passé. Cela peut être difficile à vivre. Pour l’ethnographe, il faut comprendre le transfert et le contre-transfert qui a lieu.

8. La scène de travail

Les conduites à risques sont dues à la modification de la vie sociale (sydérurgie). Les pères se demandent ce qu’ils ont à transmettre à leurs enfants. Il n’y a plus la même prise de risque. Il y a un vide de transmission et un trop plein de plus (gsm, marques… ). La préoccupation première est : quel destin acceptable vont-ils pouvoir donner à leurs enfants ? Comment les enfants vont-ils prendre du risque, devenir des hommes ? La réponse est dans l’économie parallèle, dans la drogue… C’est implanté, vu la précarité des emplois. Les jeunes se construisent une forme de santé mentale (fierté, honneur), une conduite à risque pour essayer de sortir de l’impasse sociale. La solidarité ouvrière n’existe plus. La société est plus libérale, c’est très dur. Il y a les laissé-pour-compte qui dérapent dans la consommation.
Le père a une ligne de conduite droite. Les enfants ont une ligne de conduite en zigzag. Ils sont éduqués par l’école, la famille, les intervenants sociaux, les petits boulots, les buz illégaux… Il y a dès lors plusieurs systèmes de valeurs qui se superposent. On ne sait pas à l’avance lequel va être activé dans une situation. Cela rend les règles de jeu beaucoup plus complexes.

9. La scène de logement social

Il y a le bloc des travailleurs, le bloc des veuves, les maisons de famille, les maisons de retraite… Cette répartition casse la solidarité. Il s’agit de la poursuite de politique sociale. A côté des blocs de logement visibles, il y a le bloc de la honte. Un découpage a lieu lié à la carte d’identité sociale. La violence est double. La cité est stigmatisée et ensuite le bloc est stigmatisé. Il faut se faire seul. Face au traumatisme social, il y a différentes réactions possibles :
1) la résiliance (seul, se décale)
2) la victimisation ( autodestruction)
3) s’identifier à l’agresseur (prendre le pouvoir).
L’objectif des jeunes est de s’intégrer. A 18 ans, ils veulent se légaliser, et la plupart y réussissent. La politique de la honte (de logement social) entraîne une hostilité envers les pouvoirs. La vision qu’ils ont est la suivante : l’Etat veut le bien des autres mais pas le mien. Il y a une hostilité de proximité. La conscience de citoyenneté prend du temps.

10. La culture de la rue

Les bandes de jeunes se réunissent en bas des blocs. Il y a un mépris de celui qui vit en cité. Ils veulent retrouver leur honneur. Par le ‘jeu du guerrier’, ils peuvent descendre dans l’échelle, ce qui entraîne un stress permanent. Ils doivent se faire un nom.
La relation homme-femme à l’adolescence, la relation de couple est problématique. De 14 à 18 ans, l’homme a le pouvoir. Il y a le patriarcat en bas des blocs mais la femme n’y croit plus désormais. Si les femmes veulent être acceptées, elles doivent démontrer 2 fois plus que les hommes. Après 18 ans, la femme a le pouvoir sur les hommes quand il y a des enfants. Après la majorité, ¾ des hommes se légalisent.
En ce qui concerne le père légalisé vivant en cité, il a difficile à se détacher du groupe de ‘pair’. La femme est inscrite comme bénéficiant du logement. L’homme est le ‘beau-père boîte aux lettres de domiciliation’. Le rôle du père est : assumer, serrer, contrôler. Quand il n’habite pas avec les enfants, c’est impossible à réaliser. Autrefois, il y avait un respect silencieux entre hommes. Le père a besoin d’une destruction pour pouvoir parler et ensuite une reconstruction peut avoir lieu. Maintenant on gère l’autorité par la parole et non plus avec le regard et le respect comme avant.
Il faut aider les familles autour de l’enfant. La politique sociale consiste à aider le père pour qu’il régule les conduites à risque des enfants et les leur.

Conclusion

La journée se termine par un débat question-réponse avec principalement des médecins, infirmiers… qui travaillent avec des toxicomanes de la rue.
 
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